Le Prince du Néant, R. Scott Bakker

Le Prince du NéantÉcrire de la fantasy n’est pas si aisé. Le lecteur attend de retrouver l’enchantement des grandes œuvres qu’il a lues et en même temps aspire à quelque chose de nouveau. L’auteur doit savoir utiliser les codes du genre, mais éviter les clichés. Intrigue, personnages, ambiances, éventuellement profondeur, sont les constituants d’une saga réussie. Et c’est ce qui fait du Prince du Néant, malgré des prémices prometteurs, une trilogie ratée.

En premier lieu, Bakker a commencé à inventer son monde lorsqu’il était encore très jeune. Et cela se ressent : sa toponymie ressemble à une parodie (involontaire) de Tolkien, avec une multitude de noms aux consonances pseudo-exotiques, qui ne parviennent jamais à être vraiment crédibles. Golgotterath, la forteresse des terribles méchants prétendument disparus mais qui, en fait, ourdissent des complots dans l’ombre, en est l’exemple le plus éclatant. Ne restaient que Ténébror ou Eviloth comme pires choix possibles.

La complexité initiale du récit naît des nombreux protagonistes en présence plus que des rouages de l’histoire elle-même, qui ne consiste en fin de compte qu’à aller d’un point A à un point B : une guerre sainte est en train de se constituer et cela implique que des factions de mages, des états et des ordres religieux, en tant que participants ou adversaires, ou faussement l’un ou l’autre, vont y mettre leur grain de sel. Les intrigues politiques, c’est la base de la fantasy actuelle : ça pouvait marcher.

Mais c’était sans compter le personnage principal, l’un des pires jamais créés sans doute. Comme sorti de l’imagination d’un petit garçon qui se rêve héros intrépide, puis ensuite refaçonné avec les aspirations de l’adulte et de l’étudiant en philosophie que l’auteur est alors devenu : Kellhus, une sorte de gloubiboulga d’Aragorn et de Paul Atréides, de Jésus et d’Aristote, de Chuck et de Norris, mâtiné de Zarathoustra et de Machiavel, grand, beau, fort, dont les femmes tombent inexorablement amoureuses, incroyablement intelligent, qui a tout compris à la vie et a donc toujours raison et que personne ne peut mettre en déroute. Encore plus surhumain que les surhommes. Complétement cheaté. Un Deus in machina en somme, qui tue littéralement tout suspense. Une bonne partie des deux derniers tomes consiste d’ailleurs à décrire les pensées des autres personnages admiratifs de son génie plutôt qu’à faire avancer l’histoire.

Dommage, car les autres personnages, puissants, mais avec des failles, ne sont pas dépourvus d’intérêt: un barbare ultraviolent, intelligent et torturé, un mage puissant, intelligent et torturé, un héritier d’empire arrogant, intelligent et arrogant, etc. Tous ont du potentiel. Sauf les femmes, évidemment, qui passent beaucoup de temps à pleurer et à se faire violer… les plus grands actes de l’héroïne consistant d’ailleurs en apprendre à lire et à être engrossée par le héros ultime. Au fil du texte, on se prend à rêver que les méchants, prétendument surpuissants, finissent par l’emporter, mais non, car Bakker aime vraiment son héros, sans doute comme une version idéalisée de lui-même, et qui ne sera donc jamais inquiété.

Demeurent des réflexions sur la constitution des systèmes de valeurs et des univers de croyance qui sont plutôt intéressantes, même si quiconque ayant des rudiments de sciences humaines ne sera pas franchement dépaysé. Du reste, le contenu philosophique, qui ne peut pas faire à lui seul un bon roman (et encore moins trois), est assez maigre compte tenu des deux mille pages à parcourir. Les descriptions des combats magiques, non dénuées de poésie, sont aussi à mettre au crédit de l’auteur. Étonnamment, cette série a reçu des avis assez dithyrambiques, comme si, à la manière de son personnage principal, elle parvenait à entourlouper ses lecteurs. Une baleine avec des ailes de moineau.

Le Prince du Néant, Tome I, Autrefois les Ténèbres, R. Scott Bakker, Ed. Pocket, 729 pages.

Le Prince du Néant, Tome II, Le Guerrier Prophète, R. Scott Bakker, Ed. Pocket, 855 pages.

Le Prince du Néant, Tome III, Le Chant des Sorciers, R. Scott Bakker, Ed. Pocket, 728 pages.

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