Le Quatuor d’Alexandrie, Lawrence Durrell

Le Quatuor d'AlexandriePour éprouver pleinement l’expérience du Quatuor, il faudrait sans doute ne connaître que le pitch du premier volume : un homme partagé entre deux femmes, l’amour dans l’entre-deux-guerres sous le soleil maudit d’Alexandrie ; puis se laisser surprendre par la suite, mais on y vient généralement parce qu’on a eu vent du propos dans son ensemble : chaque partie, comme par un progressif effet de traveling arrière révélant un tableau plus vaste, vient contredire, sinon modifier la perception des faits tels que narrés dans les précédentes. L’histoire de la passion adultère, somme toute banale malgré les orfèvreries du style, n’est qu’un trompe-l’œil. Et sa rectification aussi. Et la rectification de sa rectification… Et il pourrait y en avoir d’autres, nous affirme Durrell dans la préface, car son ouvrage se veut être « un continuum de mots » : le Quatuor est un gastéropode avec une coquille en pelures d’oignon.

Réflexion sur la perception du monde et la subjectivité qui se croit objective. La découverte progressive que le langage est polyphonique. Le narrateur étant la voix par laquelle on a connaissance de l’histoire, on a naturellement tendance à lui accorder notre confiance. Celui du Quatuor assoit son autorité grâce à l’amplitude de son style (même si en épigone proustien, il n’évite pas toujours un certain maniérisme flirtant avec le kitsch). À partir du deuxième volume, il perd de sa stature : il laisse la parole aux autres, il avoue que ses analyses étaient erronées. On y apprend (enfin) son nom, une manière de l’instituer personnage, et non plus entité supérieure qui se veut la mesure de toute chose. On s’aperçoit, par le témoignage d’autres protagonistes, qu’il est plutôt considéré avec pitié, comme une espèce de looser sentimental que les femmes mènent en bateau. Pursewarden, l’insolent écrivain qui lui sert d’antagoniste, autrement plus fascinant, le surnomme même « Frère Baudet ». Toutefois, il aura sa revanche en organisant les voix qui viennent le contredire, et en se révélant, à la fin, comme Marcel, l’auteur du Quatuor.

Durrell n’insiste pas pour rien sur les miroirs, les reflets et les regards (ah, cette curieuse épidémie de borgnes dans le quatrième volume…). Tout n’est qu’affaire de perspective. Parmi la multitude de personnages, les bouffons peuvent être vus comme des êtres plein de noblesse, et les nobles apparaître comme des bouffons (peut-être faudrait-il ici évoquer Nabokov, qui publie à peu près à la même époque son célèbre Lolita, et qui a, lui-même, à sa façon, exploré le sujet de fond en comble). Tragédie et comédie s’interpénètrent dans l’absurde petit théâtre des existences. Les histoires d’amour tiennent autant de la littérature la plus douloureusement sublime que du soap opera pour ménagères de moins de quatre-vingt-dix-huit ans.

Le Quatuor, dont on ne saurait épuiser la richesse en quatre petits paragraphes, c’est aussi un roman d’espionnage, un roman psychologique, un roman historique, un gros bonbon poétique et un pavé pour se muscler les biceps, et c’est cette somme qui en fait tout le sel. Récit non linéaire qui sème à tous vents le vrai, le faux et ce qui est cru, vers le futur et le passé, et met en scène ses propres rectifications. Alexandrie, la cité, y tient à la fois le rôle de la présence ambigüe, de l’atmosphère exotique et du sortilège illusoire : créature chimérique. Le Quatuor, c’est peut-être bien à la fois « un livre qui rêve » et une blague de proportion symphonique. Vous avez dit paradoxe quantique ?

Le Quatuor d’Alexandrie (qui comprend Justine, Balthazar, Mountolive et Cléa), Lawrence Durrell, Ed. Buchet/Chastel, 1455 pages.

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