Cœurs de Rouille, Justine Niogret

Coeurs-de-rouillePour le qualifier en peu de mots, on pourrait dire de Cœurs de Rouille qu’il s’agit d’un roman d’aventure steampunk, où l’on suit la quête d’un jeune homme et d’une automate de porcelaine, traqués par un golem corrompu, qui  s’efforcent de s’enfuir d’une étouffante cité mécanique. La morale apparente de l’histoire, plutôt classique mais plus que jamais en résonance avec notre époque, a quelque chose de rousseauiste : la société humaine (et ses artefacts), c’est l’enfer ; pour se libérer, il faut oser renouer avec la nature.

L’une des grandes qualités du livre, c’est l’atmosphère d’inquiétante étrangeté dans laquelle il baigne. Beaucoup de lectrices et de lecteurs semblent avoir été perturbés par cet aspect de flou bizarre, parfois à la lisière de l’absurde, qui nimbe l’ensemble, peut-être parce que celui-ci n’est jamais clairement expliqué, mais je crois qu’on gagne en compréhension si l’on s’avise que le roman, dans ses choix narratifs aussi bien que stylistiques, a beaucoup de traits en commun avec le fonctionnement des rêves.

Argumentons (en vrac). Le sentiment qui prédomine, c’est celui de la claustration. On étouffe dans cette cité obscure, anxiogène, où le moindre détour peut cacher un piège. Parfois, inopinément, sans raison apparente, comme lorsque l’on dort, le sol se dérobe sous les pieds. Souvent l’histoire avance par des chutes. La chute finale, à cet égard particulièrement vertigineuse, ne nous rappelle-t-elle pas une de ces sensations typiques du rêve ? Dans le roman, comme dans les songes, les sens nous trompent, on s’y perd ; le style, qui sait être efficace, évite paradoxalement d’être précis, si bien qu’on peine toujours à se représenter les endroits dans lesquels on se trouve. Les dialogues ne cherchent pas particulièrement la vraisemblance : les protagonistes s’expriment comme des gens sous hypnose, ou comme des somnambules, évoquant leurs souvenirs comme s’ils jaillissaient par-delà le voile de leur inconscient. Que dire encore de l’ouverture du premier chapitre, où Saxe, le jeune homme, se réveille dans un lit et a l’impression de ne pas pouvoir bouger, et pour cause, une créature est assise sur lui (ce sera Dresde, l’automate qui l’accompagnera dans son périple) ; n’y a-t-il pas là comme une référence aux symptômes de la paralysie du sommeil qui ont déjà inspiré tant d’artistes, notamment dans le domaine du fantastique (les peintures y faisant référence étant souvent intitulées le Cauchemar) ? Même si l’on ne retournera jamais à la réalité, le dernier chapitre s’ouvre aussi sur une phase de réveil – le cauchemar s’éclaircit, se mue simple rêve. On pourrait encore évoquer le grouillement des insectes mécaniques comme manifestation d’angoisse, la présence de Pue-la-Viande, le golem qui a tout du monstre cauchemardesque, sans oublier la dimension fortement symbolique qui colore à peu près toutes les situations et qui appartient traditionnellement tout autant au domaine de la littérature qu’au royaume des rêves ; l’air de rien, ça commence à faire pas mal d’éléments convergents pour étayer une telle lecture. Et de là, les incohérences qui se glissent subrepticement dans l’histoire et qu’on peine à croire involontaires – pour n’en citer qu’une : Saxe, malgré son humanité, n’a apparemment jamais besoin de manger au cours de l’aventure –, s’expliquent à leur tour. Ainsi donc, le récit est un cauchemar dont les personnages (ou peut-être Saxe tout seul) tentent de se réveiller. Avec comme lointaines références Lewis Caroll et E.T.A. Hoffmann, Cœurs de Rouille doit se lire comme un voyage onirique.

On le disait, le roman fourmille d’éléments symboliques – on ne cherchera pas ici à se montrer exhaustif. Souvent les motifs nous paraissent assez familiers, notamment évoquant la mythologie biblique, mais s’articulent selon des dispositions originales. Actualisées, pourrait-on dire. À ce titre, la terrible cité mécanique au sein de laquelle évoluent les personnages, piège de rouille labyrinthique, n’est pas sans évoquer, dans sa structure comme dans sa décadence, la tour de Babel. La manière dont elle est brièvement décrite mérite qu’on s’y attarde : les hommes qui l’habitent, nous dit-on, construisent l’édifice étage par étage, condamnant les accès aux niveaux inférieurs à chaque fois qu’ils passent au palier suivant. On peut y voir une métaphore assez évidente de la condition humaine : chaque génération est bâtie sur celles qui la précèdent, qui n’ont laissé de leur passage guère plus que des vestiges inhabités dont on a fini plus ou moins par perdre le sens. Dans les temps plus anciens, c’est-à-dire dans les étages les plus bas, la vie paraissait plus brutale, contrastée, et ses golems nettement plus imposants ; dans les étages les plus élevés, au contraire, on nous invite à croire que la vie se fait plus civilisée. Toutefois, nous dit Saxe, le progrès a quelque chose d’illusoire, les inégalités n’ont pas cessé de se reproduire et la société, bien que semblant s’être policée, continue de se faire aliénation et violence. L’ascension de la construction n’est en rien une élévation (voilà pourquoi le personnage a, en premier lieu, pris la poudre d’escampette). Les deux héros cheminant toujours plus bas parmi les étages en vue de trouver la sortie (malgré les passages bloqués, ils parviennent à se faufiler), l’image de l’Enfer de Dante s’impose sans grande surprise. L’originalité de son traitement apparaîtra avec les révélations qui nous sont faites lors de la confrontation finale (et là, j’invite ceux qui ne souhaiteraient pas se faire divulgâcher l’histoire à se crever les yeux à titre préventif, ou bien, pour les plus douillets, à aller momentanément voir ailleurs si j’y suis, par exemple, par ici ; ou simplement à sauter le paragraphe). La cité, en fait, se trouve dans le ciel. C’est-à-dire à la place traditionnellement dévolue au divin. Ce que l’on comprend alors, c’est que la cité était un paradis – artificiel – qui s’est mué en enfer. Ça ne s’invente pas, l’un des derniers habitants des premiers étages encore animés est d’ailleurs une sorte de serpent attiré par les pierres d’âme des automates (les fruits qui leur confèrent leur conscience). Il faut le relever, la valeur symbolique de la Chute se retrouve inversée. Classiquement, et assez logiquement, le motif apparaît comme synonyme de déchéance (Lucifer, Adam et Eve chassés du berceau originel, etc.) ; ici, contre toute attente, il est synonyme de salut. Il faut savoir faire le grand saut pour retrouver le jardin d’Eden, le vrai, telle semble être la conclusion du récit…

Il y aurait sans doute encore beaucoup de choses à dire, commenter le nom des personnages, qui nous renvoie à une région allemande célèbre pour ses porcelaines, s’arrêter sur la scène saisissante de la baleine, parler de Pue-la-Viande qui constitue un ennemi plutôt réussi, par exemple, mais le but de ce billet n’était pas d’épuiser les pistes, juste d’essayer d’évoquer un petit peu la richesse du texte. Mordred serait, paraît-il, le meilleur roman de Justine Niogret à ce jour. Ne l’ayant lu, je ne me risquerais pas à l’affirmer. Mais en tout cas, je trouve que Cœurs de Rouille ne démérite pas. Peut-être ne faut-il pas s’arrêter à son étiquette young adult, qui paraît agir comme un papier tue-mouches auprès de certains et semble pousser quelques lecteurs à abandonner tout espoir dès l’entame, ce qui est une erreur. Cœurs de Rouille n’est pas d’un abord difficile pour peu qu’on accepte de s’y perdre, on peut le lire sans problème comme une sorte de récit de jeu vidéo assez sombre, un survival horror ou un metroidvania, par exemple – avec un boss de fin et même un pikachu caché –, mais c’est aussi un vrai livre, avec une profondeur et un cœur qui palpite, n’en doutez pas.

Cœurs de Rouille, Justine Niogret, coll. Pandore, Ed. Le Pré aux clercs, 272 pages.

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