Même Pas Mort, Jean-Philippe Jaworski

Même pas mortNous somme à la fin de l’Age de Fer, quelque part dans le sud de l’actuelle Région Centre. L’époque des clans gaulois, des druides et des chasses au sanglier. Rien à voir a priori avec le Vieux Royaume de Gagner la Guerre et de Janua Vera, même si l’ambiance n’est pas si éloignée des contrées d’Ouromagne.

Le héros et narrateur, Bellovèse, lors d’un rude combat, est tombé sous les armes ennemies, mais ô stupéfaction, il n’est pas mort. Voilà le début du roman : il fait route vers l’ouest, à la recherche des sorcières vivant sur l’Ile de Sein (qui inspireront plus tard le mythe de l’Ile d’Avalon) qui sauront lever la malédiction. Le récit, construit comme un oignon qu’on épluche, fonctionne par flashbacks : peu à peu on apprend dans quelles circonstances le personnage a trouvé la mort, dans quel nœud d’intrigue il est enchevêtré, fils de roi destitué que l’actuel tient sciemment loin de sa cour, écrasé par le poids des rivalités shakespeariennes qui existaient déjà avant sa naissance.

Si l’on aurait tendance à y voir de la fantasy, il s’agit en vérité plutôt d’un roman (proto)historique à tendance fantastique. Les personnages sont censés avoir existé ou du moins sont mentionnés par les historiens romains. Dans son Histoire Romaine, ce fourbe de Tite-Live spoile d’ailleurs impunément la suite de la trilogie. Cela dit, Jaworski s’engouffre dans les brèches laissées par le peu de sources pour développer sa fiction.

Pour ce qui est des événements surnaturels, ils surviennent d’une part très souvent sous le coup de l’alcool, de la maladie ou du sommeil, et d’autre part, Bellovèse, en conteur tissant sa propre légende, interprète les événements à l’aune de ses croyances, l’inexplicable devenant magie, à moins que ça ne soit en fonction de ses propres intérêts. Sur le même thème, on songe au Baudolino de Umberto Eco, avec lequel Jaworski partage d’ailleurs un goût pour les mots rares. Notre héros celte, malgré ses blessures incroyables, a peut-être tout simplement eu beaucoup de chance. Et quand il nous explique qu’au moment où il raconte son histoire, il a près de deux siècles, c’est peut-être que le calendrier gaulois s’avère assez fluctuant. (1) On peut du reste y voir un clin d’œil subtil de l’auteur à l’attention des historiens : si Tite-Live situe l’existence d’Ambigat, de Bellovèse et de son frère au VIe siècle avant J-C, les événements historiques relatés, selon d’autres recoupements, auraient plutôt eu lieu au IVe, ce qui fait que d’une certaine manière, Bellovèse a effectivement deux siècles.

Comme pour les ouvrages précédents, le style est toujours un régal, précis et riche à la fois, et le roman se lit avec grand plaisir, même si le long passage sur l’enfance de Bellovèse, qui se la joue alors Gaulois proustien, s’avère un peu rébarbatif. En revanche, la conclusion, où l’intrigue se dénoue enfin, est passionnante. Quand bien même cette première branche de la trilogie Rois du Monde ne détrônera pas Gagner la Guerre dans mon cœur, cela n’en reste pas moins un excellent roman. On attend la suite, par Toutatis!

Même Pas Mort, Jean-Philippe Jaworski, Ed. Les Moutons Electriques, 300 pages.

Edit du 14/09/15 : (1) Sur la question de l’âge, l’auteur a depuis expliqué ci et là que le siècle gaulois correspondait en réalité à trente de nos années. Au moment où il nous parle, Bellovèse est donc un vieillard de près de soixante ans.

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Thérèse Desqueyroux, François Mauriac

Thérèse Desqueyroux romanUne femme emmurée dans un mariage moisi, voilà un thème obsessionnel de la littérature depuis la nuit des temps et au-delà : Tristan et Yseut, Adam et Eve, Zeus et Héra, Gimli et Legolas… Le XIXe siècle est surplombé par deux figures écrasantes : Anna Karénine et Madame Bovary. Si Mauriac construit son personnage à partir d’un fait divers, il le fait aussi par rapport à la fameuse Emma, à laquelle Thérèse ne ressemble pas: ce serait plutôt Anne, son amie d’enfance pour qui elle semble d’ailleurs éprouver des sentiments plutôt forts, qui paraît s’en rapprocher le plus. Thérèse, elle, ne boit pas l’arsenic, elle en use.

Un auteur anglophone de cette époque aurait sans doute traité le sujet en flux de conscience, faisant du thème soit un torrent cristallin, soit une foire à la saucisse, au choix. Ici, le style à la française se veut tiré au cordeau, épuré, dense, elliptique, plein de sous-entendus, exprimant beaucoup en peu de mots, implacable comme le mécanisme d’une montre suisse. Contrairement à Tolstoï et à Flaubert, qui détestaient leurs héroïnes, on devine la fascination de Mauriac pour son personnage contradictoire, à la fois victime et coupable. A tel point qu’il la fera revenir dans deux nouvelles et un autre roman.

A présent, on attend la version moderne du thème, qui mettra sûrement en scène une femme joviale qui décide de divorcer à l’aide d’une tronçonneuse. Autre époque, autres mœurs.

Thérèse Desqueyroux, François Mauriac, Ed. Le Livre de Poche, 190 pages.

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Marty May, Elliott Murphy

Marty MayJadis publié de manière fragmentaire sous le titre de Cold & Electric, Marty May nous narre la tragicomédie d’un ancien espoir du rock, qui, après quelques albums remarqués, s’est laissé bouffer par le système (la drogue, les producteurs aux dents longues, son gros poil dans la main). Au moment où débute le livre, l’homme vit quasiment oublié de tous, sauf de son banquier qu’il tente tant bien que mal d’esquiver.

Elliott Murphy, ancien espoir du folk, auteur d’une discographie pléthorique, mais qui est toujours resté dans l’ombre des géants Bob Dylan, Bruce Springsteen et Neil Young, sait de quoi il parle. Avec son style clair, jamais avare de traits humoristiques, il nous plonge au coeur des années 80, qui ne furent guère tendre avec les vieux rockeurs. Le temps est une planche savonneuse qui n’épargne personne.

Ainsi on croisera une importante galerie de personnages, du vieux bluesman aveugle que tout le monde a pillé aux jeunes freluquets new-wave, en passant par la strip-teaseuse truculente et la mega-rock-star fracassée. Presque tout le monde en prend pour son grade, à commencer par le personnage principal, qui est loin d’être un saint. Discussion avec les créanciers, rendez-vous avec les producteurs, réunion d’anciens élèves, concert de stade avec un groupe très kissien, session d’enregistrement absurde, nombre de situations sont bien pensées. On sourit souvent. Un roman pour amateur de rock qui se lit avec plaisir !

Marty May, Elliott Murphy, Ed. Joëlle Losfeld, 405 pages.

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Petites Formes, Dominique Quélen

Petites formesPetites formes, c’est d’abord à chaque page de petits blocs de texte, sans début ni fin, aux première et dernières phrases tronquées. Bribes d’un ensemble plus vaste, vraisemblablement continu, romanesque, comme si, nous suggère l’un des fragments, on lisait dans l’obscurité avec pour seule aide un faible faisceau de lumière.

Sous des abords d’énigmes poétiques, on s’avise finalement qu’il est question de suivre la trajectoire d’une existence, les textes au format moléculaire au milieu d’ellipses allant de l’enfance à la mort, de la tranche de vie à l’autopsie. Les petites formes, ce sont celles des souvenirs, une promenade en forêt, à la plage, dans un village, ce sont les différents états de l’organisme, du corps sportif, du corps sexuel, du corps malade, et aussi les organes, le cœur, l’œil, ce sac de peau, de muscles et d’eau qui nous composent, jusqu’à, finalement, la décomposition. Métaphysique de la chair?

Comme il se doit dans un recueil épuré riche de symboles et d’échos signifiants, resserré dans sa forme, mais sémantiquement dense, les bribes ne cessent de faire allégorie de l’ouvrage lui-même, jusqu’à l’extinction du langage. Bien entendu, il manque des fleurs et des papillons pour qu’on puisse vraiment parler de poésie, mais en troquant la plume pour le scalpel, Dominique Quélen a signé là un fascinant ouvrage.

Petites Formes, Dominique Quélen, Ed. Apogée, 80 pages.

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Tous les Diamants du Ciel, Claro

tous-les-diamants-du-cielPar le passé, Claro nous avait déjà raconté la débandade d’un fou qui se shootait à Flaubert : Madman Bovary. Il remet le couvert et c’est Saint-Antoine ici qui prend cher, sous la houlette du LSD. Partant d’une anecdote réelle, l’Affaire du Pain Maudit qui en 1951 défraya la chronique, on suit les trajectoires d’Antoine Rossignol, au patronyme polysémique, apprenti boulanger, onaniste à ses heures perdues, tendu par un irrésistible appétit de mysticisme et de Lucy Diamond, au nom musical, une américaine paumée, tenue en laisse par la CIA, qui sera junkie et prostituée, hippie et femme au foyer, puis, en 1969, tenancière d’un sex-shop à Paris. Date et lieu où les deux personnages se rencontreront.

Claro, c’est la poésie acrobatique. Opiniâtrement, il sculpte ses phrases en évitant soigneusement les formules toutes faites et les expressions standardisées. Flaubert et Pynchon sur un ring se tabassant la gueule à coups de concombres phosphorescents. Il allume le feu grégeois, incante la violence, quête le vertige, même si en fin de compte, il s’agit de révéler, en employant la magie abrasive des mots, la face désenchantée de la lune, des apparences, du monde. Le retour à la réalité a d’ailleurs un goût de cendres. Pour le lecteur, cela peut sembler assez épuisant. Privé de platitudes et des lieux communs, il est constamment soumis à un effort participatif. Du coup, il redécouvre que le cerveau, en fait, est un muscle. Au début, c’est désagréable et puis on s’y fait. Peut-être même qu’au bout d’un moment, on prend son pied. Ou celui du voisin, pourvu qu’on ait une scie.

Les motifs s’entrelacent ou s’entrechoquent, religion, défonce, sexe et faux-semblants, tandis que les titres des chapitres, en acrostiche, susurrent le nom de la substance maudite. Les trips sont bien rendus, entre hyper-lucidité et délire psychédélique. Les pages consacrées à Lucy en mode junkie sont très noires et en même temps très belles. La complainte de la poupée gonflable abandonnée mériterait d’être étudiée dans tous les cours de littérature de collège. Un roman versicolore à fumer, à sniffer, à s’injecter dans les veines, bref, à tester.

Tous Les Diamants du Ciel, Claro, Ed. Actes Sud, 250 pages.

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Le Puits des Mémoires, Gabriel Katz

le-puits-des-mémoiresTrois prisonniers en pleine montagne, qui à la suite d’un accident se retrouvent libres. Une chose les unit, outre la nécessité de survivre : ils ont perdu la mémoire. Ils vont donc tenter de faire face à l’adversité tout en essayant de découvrir leur identité. A l’origine, une campagne de jeu de rôles jouée par l’auteur.

Situé dans un monde de fantasy plutôt réaliste, avec un soupçon de magie tout de même, Gabriel Katz s’amuse à en malmener les codes. Le grand gaillard est-il vraiment le puissant barbare de la bande? Le style est très fluide, sans amphigouris, mais n’en témoigne pas moins d’une réflexion sur les relations humaines et sur la place des gens dans les sociétés. Le portrait dressé des puissants n’est d’ailleurs pas vraiment à leur avantage. Gabriel Katz ayant travaillé comme nègre, peut-être s’inspire-t-il de son expérience.

Des romans à dimension humaine. Même le pauvre paysan qui va se faire massacrer par les méchants cruels a droit à sa tribune. Gabriel Katz sait donner des couleurs à ses êtres de papier. La trilogie est principalement portée par le suspense et l’humour, les coups de théâtre nous font tourner page après page. Malgré un troisième tome un peu décevant, trop pépère là où l’on attendait une accélération du tempo et qui joue la carte du burlesque (peut-être l’auteur a-t-il manqué de temps pour préparer un final digne de ce nom?), il s’agit tout de même d’une série fort sympathique. D’ailleurs récemment couronnée du prix des Imaginales.

Le Puits des Mémoires, Tome 1, La Traque, Ed. Scrinéo, 400 pages.

Le Puits des Mémoires, Tome 2, Le Fils de la Lune, Ed. Scrinéo, 400 pages.

Le Puits des Mémoires, Tome 3, Les Terres de Cristal, Ed. Scrinéo, 330 pages.

PS: Merci à Dawn pour m’avoir permis de terminer la série.

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En Mer, Drew Weing

En MerIl faut avoir vécu (et souffert) pour savoir écrire, telle semble être la morale de cette singulière bande dessinée. En une époque révolue de navires à voiles et de pirates, un colosse, aspirant poète, se retrouve malgré lui embarqué sur un bateau. Il va lui falloir trimer dur et endurer les coups du sort. Récit de mer initiatique assez classique, avec toutes ses figures attendues, qui tire sa force de ses contraintes.

Un petit format (17×13) à la manière du carnet de notes que transporte le héros dans son passe-montagne. Une seule et unique case par page. Economie de moyens, pour en exprimer le plus. Un dessin plutôt simple, à la manière de ces bandes dessinées anciennes, mais en même temps très travaillé, où chaque détail compte. Pas de réalisme ici : le héros, à la bouille de nounours sympathique, possède des bras et des jambes gros comme des troncs d’arbres : Popeye en pâlirait de jalousie. Quelques dialogues, mais surtout beaucoup de silence. Sur le livre ouvert, les deux pages en vis-à-vis fonctionnent comme des rimes visuelles : elles se répondent, se coordonnent, formant parfois un duo ou bien une opposition. Une histoire très structurée, qui se lit pourtant très simplement, avec fluidité.

De cette simplicité assumée naît un souffle d’aventure. Un souffle qu’on a pu ressentir, enfant, en lisant Melville ou Stevenson, ou en prenant le bateau pour la première fois, bête traversée rehaussée par les dorures de l’imaginaire. En Mer, un poème en bande dessinée.

En Mer, Drew Weing, Ed. çà et là, 144 pages.

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La Geste du Sixième Royaume, Adrien Tomas

La geste du sixieme royaumeLa Geste est un premier roman sympa, ludique, avec la fraîcheur et les erreurs qui siéent à un premier roman. Un début assez cliché (comme l’auteur l’admet dans cet entretien) : la lutte cosmogonique de deux entités pour imposer leur domination sur le monde et les élus qu’ils investissent de pouvoir. Au fil du texte, la trame se nuancera autant que possible. Beaucoup de personnages, ce qui constitue à la fois un avantage et un défaut : d’un côté, on n’a pas le loisir de s’attarder autant qu’on le souhaiterait sur certains, mais de l’autre, cela évite de rester accroché aux moins intéressants. Les meilleurs, à mon sens, sont d’ailleurs les moins humains. L’ange d’acier (de platine?), sorte de Pinocchio-droïde chevaleresque ou encore le devin difforme qui s’est gollumisé à force d’entendre les esprits, par exemple. En outre, l’un des plus beaux passages se déroule du point de vue de la reine des Sylphides.

Je suis plus hésitant concernant la place des femmes. L’auteur a dû être traumatisé dans sa propre vie par quelque sinistre gourgandine pour truffer son monde d’autant de manipulatrices et de chieuses (à moins qu’il ne tire son inspiration des mangas, mais cette hypothèse est moins intéressante). Le rapport au sexe s’avère très polarisé d’ailleurs : nombre de prostituées d’un côté, du plus bas de l’échelle sociale, chez les voleurs des villes ou les barbares des campagnes, jusqu’au plus haut, immortelle et même déesse. De l’autre côté, un couvent de sorcières machiavéliques, cousines des matriarches du Bene Gesserit ou des Mord-Sith peut-être, rendues aigries par l’absence de contact humain, malgré des origines humanistes. Peu de place à l’entre-deux, donc, même si les diverses héroïnes rattrapent le coup (bien souvent à la pointe de l’épée ou à coup de boules de feu).

En tout cas, il y a encore matière à explorer dans cet univers et le second roman, à paraître bientôt, s’annonce prometteur.

La Geste du Sixième Royaume, Adrien Tomas, Ed. Mnemos, coll. Icares, 512 pages.

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Le Train de la Réalité, Roland C. Wagner

letraindelaréalitéOr donc, je le disais dans mon billet sur Rêves de Gloire, le Train de la Réalité est son complément. Pas vraiment un roman, plutôt une espèce de recueil de nouvelles, mais dont la trame est d’une étroite cohérence. La réalité objective est inatteignable, elle ne s’effleure qu’à travers une multiplicité d’opinions et de discours subjectifs parfois contradictoires. Toutes les deux nouvelles, un anonyme vient revendiquer l’attentat du Général De Gaulle. Différentes raisons à ce geste seront proposées, désoeuvrement, vengeance, action politique, jusqu’à l’évocation, lors du dernier texte, d’un possible paradoxe quantique… On ne saura jamais qui est le vrai coupable.

De l’autre côté, des confessions de gens qui sont montés dans le train de la petite ou de la grande Histoire. L’un a vu Sartre défoncé au LSD et n’a pas eu la même révélation philosophique que lui. L’autre a fait de l’activisme vautrien et paiera pour les actions de ses compagnons auxquelles elle n’a pas souscrit. Un autre encore, était un agent dormant des services secrets soviétiques, dont la vision du monde a peu à peu évolué. Toujours en filigrane cette réflexion sur ce que l’on croit connaître, la vérité et les univers de croyances. Un rockeur a joué dans le seul groupe de rock n’ roll algérois des sixties, mais comme ce groupe changeait à chaque fois de nom, les « spécialistes » qui se souviennent de l’époque soutiennent à tort qu’il y avait une cohorte de groupes : le paradoxe du multiple et de l’unité.

Jusqu’à la nouvelle la plus expérimentale d’un point de vue stylistique : un homme psychotique à l’identité morcelée, qui tantôt vit à la première personne, tantôt à la seconde, tantôt à la troisième ; tantôt au pluriel, tantôt au singulier ; tantôt au futur et tantôt au passé. Il est, en quelque sorte, une polyphonie à lui tout seul. Fou et incapable de prendre le train de la réalité, car saturé de points de vue. Sauf à la faveur des médicaments, qui atténueront sa (ses) personnalité(s) jusqu’à un informe « on » indéfini. Le paradoxe du multiple et de l’unité.

Et en bonus track, ce qui advint de Charles Manson dans un monde sans Beatles.

Le Train de la Réalité et les morts du général, Roland C. Wagner, Ed. l’Atalante, 193 pages.

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Balise, Elizabeth Gueuret & Eric Le Brun

Balise S’il fallait tenter de présenter le leitmotiv des éditions Light Motiv, on parlerait peut-être d’une volonté de mise en lumière. Mettre en lumière, par un travail de photographie (souvent magnifique) et d’écriture (journalistique ou littéraire, suivant les ouvrages), de lieux et d’activités a priori mésestimés. La collection Long Cours s’intéresse aux métiers de la mer. A la plume sur tous les livres de la collection, la sociologue Elizabeth Gueuret fait oeuvre de pédagogie. A l’image, c’est chaque fois un photographe différent. Ici Eric Le Brun, le fondateur desdites éditions. Livres toujours courts, d’environ 70 pages, qui ne cherchent pas à épuiser leur sujet, mais plutôt à faire office de fenêtre ouverte sur des mondes peu connus.

Les balises, ce sont ces gros machins qui flottent sur l’eau et ces trucs, à terre, qui permettent aux navires de naviguer. Bref, pour nous terriens, des bidules. Pour les marins: des indications, des signes de ponctuation sur le texte de la mer en mouvement. Ce qui impliquent des baliseurs, marins spécialisés, qui se chargent de les disposer sur l’eau ou bien de les ramener au port pour réparation. Avec toute une technique et une logistique spécifiques.

D’un côté, le texte d’Elizabeth Gueuret, en phrases courtes, qui va à l’essentiel. D’une part, beaucoup d’informations, historiques et techniques et d’autre part, la parole laissée aux marins, qui expriment leur vision du métier. Et toujours des considérations sur l’évolution du travail : technologie qui progresse, métier qui devient précaire, problèmes économiques…

De l’autre, les photos d’Eric Le Brun, comme une bouffée d’air venant aérer le texte nécessaire mais dense. Ce qui frappe, c’est la polyvalence de son approche. Portraits et paysages, scènes d’attente et scènes d’action, natures mortes et détails. L’objectif tour à tour met en valeur les effets de symétrie et de volumes, les jeux de lumière et les textures. Il y a les photos évidentes : un phare pris de loin, sous un ciel gris, entre ligne d’horizon et verticalité, tout à sa pureté géométrique, ou encore cette balise flottant en contre-jour, derrière laquelle flamboie le miroir de la mer.

Mais il y en a d’autres : un simple porte-manteau, où dorment cirés usés et rouleaux de cordes, sous une lumière chaude, devient tout à coup un tableau évocateur. Dans une cabine, un marin dort : les hublots font comme des trouées de lumière dans l’ombre ; effet solennel. Une imposante chevelure d’acier, des câblages, glisse sur le pont. Les hommes, dans le feu de l’action, forment comme un ballet millimétré. La rouille grêlée, prise dans son détail, se mue en une peinture abstraite. Chaque fois, le regard s’arrête, écoute la mélodie de l’image.

On s’en souvient, Melville comparait les baleiniers à un ordre de chevalerie. Le travail réalisé dans Balise, sans complaisance romantique, parvient à révéler la part de noblesse d’un autre métier de mer.

Balise, Elizabeth Gueuret et Eric Le Brun, coll. Long Cours, Ed. Light Motiv, 68 pages.

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La chronique de Abord : ici.

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